L'Eldorado est, par définition, toujours lointain. Et toujours difficile à conquérir. Pour les plus doués des joueurs français de
cesta punta- la variante la plus connue et la plus spectaculaire de la pelote basque, pratiquée avec un grand
chistera- il y a un océan à traverser pour y accéder. Tout du moins pour y frapper à la porte et espérer y réussir. De l'autre côté de l'Atlantique, l'Etat de Floride accueille les meilleurs spécialistes mondiaux de la discipline, sur ses jai-alais les plus prestigieux : Miami est le plus réputé, suivi par Dania, Orlando, Fort Pierce et Ocala. C'est d'ailleurs à Miami qu'on retrouve Daniel Michelena, ancien champion du monde, qui a passé plus de vingt ans aux Etats-Unis en tant que joueur et qui occupe désormais les fonctions de directeur du personnel. C'est lui qui repère les jeunes talents au Pays basque ou qui réceptionne les postulants à l'aventure américaine. «
Je suis en relation avec la Fédération française, explique-t-il.
Ainsi je suis au courant de la progression des meilleurs jeunes. Généralement, ce sont eux qui entrent en contact avec moi. Ils veulent réaliser leur rêve : devenir professionnel.» Aujourd'hui, la Floride est le seul endroit au monde où on peut vivre de la
cesta
punta. Avant, Cuba ou le Mexique proposaient également des opportunités. Mais, contrairement à de nombreux autres sports, la pelote basque pro a toujours été associée aux paris. Aux Etats-Unis, on mise sur les résultats des rencontres, les
quinielas(
voir ci-contre). Comme on fait de même en France pour le tiercé. Ce qui fait que dans les pays évoqués précédemment, la professionnalisation a progressivement disparu, selon la décision des gouvernements.
C'est dans cet environnement qu'Eric Irastorza a débarqué un beau jour de 1998. Triple champion du monde, ce natif de Bidart (Pyrénées-Atlantiques) a débuté la pelote à l'âge de 10 ans, avant de croiser la route de Daniel Michelena lors d'un tournoi en 1995. Pour accéder aux jai-alais de Floride, il a dû attendre trois ans, le temps pour lui d'achever ses études de commerce international. «
Pour moi, venir en Floride était une ambition, clame-t-il.
Quand j'étais au Pays basque, je voyais les pros venir jouer l'été. Tout le monde parlait de ces jai-alais mythiques. C'était une référence.» Comme lui, ils sont une vingtaine de Français à vivre de leur sport aux Etats-Unis. Avec plus ou moins de réussite. Là-bas, chaque joueur signe un contrat pour une durée d'un an avec un salaire fixe à la clé, plus des primes en fonction du nombre de victoires obtenues. «
Le salaire brut minimum est de 1 800 dollars par mois, déclare Daniel Michelena.
Les meilleurs peuvent ainsi gagner entre 80 000 et 90 000 dollars brut par an.» Eric Irastorza avoue, lui, toucher entre 8 000 et 12 000 dollars par mois. «
J'arrive à m'en sortir», reconnaît-il. Parmi les meilleurs
pelotarisévoluant en Floride, il s'est parfaitement fait à sa nouvelle vie : «
Miami n'est pas forcément représentatif des Etats-Unis. Ici, il y a une culture très latine. En plus, il y a la mer, le soleil, c'est très agréable.» Mais le Pays basque est tout de même loin et manque un peu. Aussi Irastorza rentre-t-il chaque été chez lui pour participer notamment aux compétitions locales.
Malgré une réussite professionnelle qui ne se dément pas, les
pelotarisde Floride évoluent dans un relatif anonymat. Le suivi médiatique n'existe pratiquement pas. «
Et c'est ce qui fait le plus mal, analyse Daniel Michelena.
Comme la cesta punta est associée aux paris mutuels, il n'y a quasiment rien à la télé et dans la presse. Les sponsors comme Nike et Adidas ne viennent jamais chez nous. Et puis nous souffrons aussi de la concurrence des sports majeurs, tels le basket, le football américain et le base-ball.» Les rapports avec les supporters sont tout aussi délicats. «
Comme un système de paris régit la pelote, aucun contact avec le public n'est autorisé, constate Eric Irastorza.
A l'intérieur des jai-alais, une police d'Etat est chargé de faire respecter le règlement. Quelquefois, nous sommes reconnus dans la rue. Mais, là aussi, défense de parler.» Pas évident de valoriser ainsi sa profession. La
cesta punta, malgré elle, tourne en vase clos. Mais l'attrait au pays reste fort. Si la communauté française a diminué ces dernières années - «
La relève n'a pas toujours été bonne» dixit Michelena - les jeunes Basques continuent de rêver de la Floride. «
Mais il ne faut pas venir n'importe comment, déclare l'ancien champion du monde.
Arriver ici à 18-20 ans n'est pas l'idéal. Le mieux, c'est d'être préparé pour le futur, d'avoir terminé ses études. La cesta punta ne paiera jamais comme le football américain ou le base-ball. Mais je pense néanmoins que cela vaut la peine de tenter l'aventure en Floride.»

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